2.5. Église paroissiale, cimetière et castrum en bas Languedoc (xe‑xiie s.)
2.5 Parish church, cemetary and castrum in Southern Languedoc (Xth‑Xllth c.)
p. 98‑106
Résumés
Durant le xe s., les sources écrites baslanguedociennes montrent une amorce de regroupement de l’habitat autour de l’église ou du cimetière. Mais, déjà, la séparation topographique entre le pôle politique et le centre religieux est en germe. À partir de l’an mille, la révolution castrale dissocie la structure politique de l’encadrement religieux qui manifeste un grand conservatisme. L’aire ecclésiale est rejetée hors de l’enceinte castrale. Le phénomène est très marqué pour les jeunes castra de relief. Au xiie s., l’église revient dans le castrum de plaine devenu village, mais le plus souvent en situation marginale, au barry ou dans le cinctus inferior. Dans l’arrière‑pays, avec l’édification des chapelles castrales, le couple église‑cimetière se rompt définitivement.
During the tenth century, written documents from southern Languedoc demonstrate that habitations begin to regroup around churches or cemeteries. A topographical separation between political and religious centers, however, also begins to develop. From the year 1000, the castral revolution disassociates the political structure from the conservative religious organizations with churches relocated outside the castral precinct. The phenomenon is most evident in new castro built on elevated sites. By the twelfth century, churches built on lower elevations (plains and valley sites) return to the castra, but occupy marginal positions in the outer precinct zone. In provincial zones, the church‑cemetery link is definitively broken by the establishment of castral churches.
Texte intégral
Abréviations
1ADBR : archives départementales des Bouches‑du‑Rhône.
2ADG : archives départementales du Gard.
3ADH : archives départementales de l’Hérault.
4ADHG : archives départementales de Haute‑Garonne.
5BN : Bibliothèque nationale (Paris).
2.5.1 Introduction
6Le regroupement de l’habitat est, à partir de la seconde moitié du xe s., l’un des phénomènes marquants de l’histoire médiévale bas‑languedocienne ; il imprime au paysage une double caractéristique :
– une organisation de l’espace en une mosaïque de finages fortement polarisés autour du village : dans chaque finage, les hameaux et quelques mas isolés ne constituent pas un véritable contrepoids, ni démographique ni économique, moins encore politique, à l’agglomération castrale ;
– le village qui se forme alors possède une morphologie spécifiquement méditerranéenne, celle du castrum, village groupé et fortifié.
7Au terme de l’évolution, cette forme d’habitat concerne l’ensemble de la région, mais l’uniformité morphologique est loin d’être la règle, ou du moins elle n’est que globale. Le perchement du village, plus ou moins net, parfois nul, est l’une des variables. La place de l’église paroissiale en est une autre, dont la genèse est complexe. L’histoire topographique de ces processus, telle que les documents écrits et les observations des villages actuels permettent de la reconstituer, se déroule en trois phases à partir de la fin du ixe s. : l’amorce du groupement (xe s.), le triomphe du castrum (xie s. et début xiie s.), puis, à partir de la deuxième moitié du xiie s., l’achèvement de l’urbanisme castral.
2.5.2 Le xe s. la polarisation de l’espace
8Les sources écrites du bas Languedoc commencent avec la domination carolingienne de la région. Il faut tout attendre des études archéologiques pour la période antérieure et beaucoup encore pour celles qui sont abordées ici.
9Au cœur de l’histoire de l’habitat antérieur à l’an mille, il y a la villa. L’ambiguïté du mot pèse sur notre compréhension de l’histoire du xe s. En effet, la villa est à la fois un finage, limité sans doute d’une manière non linéaire, mais approximative, par le finage des autres villae, mais elle est aussi un terroir cultivé auquel des garrigues peuvent échapper1 et dont on connaît mal les statuts. Ses limites sont connues des contemporains, mais l’étendue de la villa est pourtant sans cesse remaniée : de nouveaux terroirs s’y adjoignent, d’autres en sortent pour constituer des villae autonomes, suivant des processus très difficiles à cerner. Les unes ont un terroir perçu comme une unité, la villa est alors décrite comme un terminium. D’autres, plus rares, ont probablement un dessin plus complexe et sont faites de plusieurs ter minia. La villa est un organisme vivant et complexe, cadre fondamental de la vie rurale.
10Dans ce pays dont la christianisation est ancienne, un schéma idéal ferait correspondre villa et parrochia. La réalité est tout autre ; d’abord parce que le terme de parrochia pour décrire une circonscription religieuse est rare dans les textes antérieurs au xie s. finissant ; ensuite parce que, s’il est vrai que certaines villae ont leur église, toutes ne disposent pas de cet équipement religieux dès le xe s. et certaines en ont plusieurs2.
2.5.2.1 Église et nécropole
11Il n’y a pas plus de liaison univoque entre ecclesia et nécropole qu’il n’y en a entre villa et ecclesia. Certaines églises n’ont pas réuni autour d’elles les tombes des fidèles. Nombre d’églises rurales, disséminées aujourd’hui dans les campagnes et dont le vocable et le bâtiment révèlent l’ancienneté, ne paraissent pas avoir comporté d’enclos cémetérial à proximité (Giry 1983). D’ailleurs les actes distinguent les églises cédées avec le cimetière et celles pour lesquelles une telle précision est absente3.
12Là où les cimeteria sont mentionnés, au singulier parfois mais souvent au pluriel, ils ne voisinent pas, dans l’énumération des biens rattachés à l’alleu ou à la villa, avec l’église elle‑même, mais avec les celle. Ainsi, en 937, la villa de Boujan, comprend : « ipsa ecclesia tota, cum cellis, sacrariis, cimio teriis, casis, casalibus [...] » ; l’église Saint‑Amans, dans la villa dite Romolanicus, est donnée « cum cellis, cimiteriis, de cimis, primiciis »4.
13Le sens de cimitaria n’est pas toujours parfaitement clair. Il comporte à la fois une notion locale et un aspect fiscal, celui‑ci l’emportant au cours du xie s. Désormais, les divers revenus ecclésiastiques, dîmes, prémices et autres, s’intercalent dans l’inventaire des biens cédés entre l’ecclesia et les cimiteria. Cette première partie de l’énumération se clôt sur la notion d’ecclesiasticum ou autre honor et fief presbytéral qui résume les droits ecclésiastiques.
14Si la réunion en un même site de la nécropole et de l’église n’est pas systématique, elle n’en est pas moins fréquente dans le bas Languedoc du xe s. ; elle constitue un pôle de grande importance dans le processus originel de rassemblement de l’habitat.
2.5.2.2 La polarisation du terminium villae
15De nombreux indices manifestent une polarisation croissante du terminium de la villa. Qu’un chemin soit appelé le Chemin d’Esclatian à Sauvian5 alors que ces villae se jouxtent, révèle que le terminium de chacune d’elles est un espace non pas homogène mais centré.
16Assurément, l’église pèse d’un poids particulier dans le terroir de la villa. Dès lors qu’elle existe, ce qui n’est pas toujours le cas, elle est presque toujours indiquée comme le premier des éléments constitutifs de celle‑ci. Dans quelques cas, son poids est renforcé par une fortification (fig. 1), Ainsi en va‑t‑il à Médeilhan dès le milieu du xe s.6, ou à Vias en 9737. À Saint‑Bauzille d’Esclatian, l’église est associée à une tour, un puech (éminence topographique), une cella, un cimetière, des vignes et des terres8. À Chaucs, l’ancien castrum des temps carolingiens se résume de plus en plus à une tour associée à l’ancienne église Saint‑Martin9. Dans l’arrière‑pays également, l’église perchée de Fozières est fortifiée et flanquée d’une tour, tout comme celle de Soubès10.
17Une église seule, quelque peu perchée, est aussi un pôle spatial ressenti comme un lieu fort. Ainsi l’église Saint‑Pons, que le vicomte de Béziers destine, parmi d’autres castra et villae fortes, à sa femme Arsinde, dans son testament de 990. Sur le modèle des autres lieux pour lesquels il énonce en premier la fortification comme centre du bien, il indique « ecclesia que vocant Sancti Poncii cum ipso poio et ipsa villa quae vocant Maloscanos cum ipsa ecclesia quantum ibidem habeo » (HGL, t. V, col. 316 ; Cart. Béziers, no 49 : 54). Mais il est aussi d’autres points forts laïcs dépourvus de tout bâtiment ecclésial, comme à Aumes en 1007 ou Lignan en 97711.
18Deux pôles proches, laïc et ecclésiastique, peuvent se concurrencer. Ainsi dans les villae voisines de Romolanicus et de Teulet. Romolanicus est une vaste villa, peu structurée, pourvue de plusieurs celle et cimitaria et d’un termio nium adjacent, Erignanum (Cart. Aniane, no 275 : 401 [972‑978]) ; elle est dominée par l’église Saint‑Amans. Sous cette église Saint‑Amans, la villa de Teulet comporte, outre des manses et des terres, une tour (Cart. Aniane, no 314 : 432‑433 [978]). De même à Aubaigues : l’église Saint‑Etienne, aujourd’hui de Gourgas, s’oppose à la tour de Bernard de Alba Aqua ; comme pour accentuer la disparité, les deux biens sont donnés séparément dans le testament de Saint‑Fulcran, l’église s’insère dans une première énumération de biens religieux et la tour en clôt une seconde12.
19Cette double polarité, bâtiment ecclésial d’une part, fortification laïque d’autre part, se manifeste dans le testament du vicomte de Béziers en 990. Chaque castrum ou chaque villa est donné accompagné de l’église ; le couple n’est pas rompu, mais la dualité constatée. La même année, le déguerpissement du même vicomte en faveur de l’abbaye Saint‑Thibéry montre que cette dualité est topographique : « castrum que vocant Paulianum totum et ab inteo grum revertatur ad Sanctum Tiberium et ecclesia que est constructa in honore Sancte Marie in eadem villa » (HGL, t. V, col. 314 ; Cart. Béziers, no 46 : 49). Le castrum (et son district judiciaire) est d’une tout autre nature que la villa à l’intérieur de laquelle, en un point différent de l’emplacement du castrum, une église a été édifiée. Cette dualité villaocastrum est très fréquemment attestée pendant le xie s. Parmi de multiples exemples, on citera Mèze, Loupian, Pignan, Popian etc.
2.5.2.3 Le regroupement de l’habitat
20La polarisation de l’espace est accompagnée d’un certain regroupement de l’habitat. L’apparition de l’expression « in ipsa villa » succédant, dans la même phrase, à « in villa de » montre que sous le mot de villa on désigne à la fois une étendue de territoire cultivé par un groupe de paysans et un lieu précis, à l’intérieur de cette étendue, dans lequel l’habitat a commencé à se regrouper13.
21L’église est parfois, mais pas toujours, ce pôle de rassemblement. Rassemblement à Bitignan, suivant un modèle qui évoque les formes repérées récemment dans l’Aude par survol aérien (Passelac 1984 ; Baudreu 1986, 1987 ; Cazes 1987) (fig. 1) ; au milieu du xie s., elle est décrite entourée d’un circuitus. Cet enclos ceinture un atrium et des maisons existantes et à venir14. Mais un siècle plus tôt, l’église Saint‑Geniès, dans la villa de Cuminianum, jouxtait un champ et une fontaine15.

FIG. 1 – Polarisation de l’espace et implantation castrale (Xe‑début XIIe s.).
⏶ Habitat polarisé au Xe s.
⏺ Castrum perçu comme un site neuf (toponymie en mont‑, pui‑ etc.).
■ Castrum perçu comme un site ancien (toponymie romane).
(M. Henry del./dAf).
22Plus à l’est, à Quilhan ou Générac, le mansus cum curte ou la mansio cum curte s’installent à proximité de l’église (Cart. Nîmes, no 60 : 101 [961] ; no 97 : 154 [fin xe‑tout déb. xie s.]). L’espace bâti, s’il devient de plus en plus présent aux abords du lieu de culte, n’en demeure pas moins relativement lâche, troué de cours, jardins et parcelles cultivées. Même lorsque l’église est associée à un embryon de fortification ou qu’elle fonctionne elle‑même comme un point perché et fort, elle n’apparaît pas encore systématiquement comme le centre d’un ensemble de maisons. À Médeillan, à Vias, à Saint‑Pons ou Chaucs, les maisons ne sont pas indiquées auprès de l’église. Ni autour de Saint‑Bauzille à Esclatian, pas plus d’ailleurs qu’autour de la tour laïque d’Aumes, tandis que la villa, forte de Lignan rassemble déjà les hommes.
23Le bas Languedoc connaît donc au moins dès le xe s. une polarisation de l’espace qui est l’amorce d’un processus de concentration de l’habitat. Le phénomène semble d’une inégale intensité : plus précoce auprès du littoral et, d’une manière générale, dans les parties basses anciennement mises en valeur. Mais même là, des villae ne sont pas rares où l’habitat dispersé reste la règle.
24Cette polarisation se fait partiellement autour de l’église, à laquelle est adjointe parfois une tour et un ensemble fortifié. Partiellement aussi autour d’autres centres fortifiés ou non, sans liaison topographique avec l’église, soit que la villa n’en dispose pas, soit qu’un site plus adéquat soit préféré. D’emblée, l’église ne s’impose ni comme le site inévitable de la nécropole, ni comme le centre privilégié de la villa. La dissociation topographique entre pôle politique et centre religieux est amorcée.
2.5.3 Le triomphe du castrum dans le processus de regroupement
25Dans le courant du xie s. survient la « révolution castrale » qui est d’abord un démembrement de l’autorité en châtellenies. Jusqu’à la fin du xie s., et pendant encore la première moitié du xiie s. dans les pays de Montpellier et de Nîmes, le castrum et son doublet, castellum, désignent le support de l’autorité banale. La multiplication des castra est dominée par quelques familles étroitement apparentées ; elle se fait au rythme de l’émergence des branches cadettes (Duhamel‑Amado, thèse en cours).
26Pendant ce siècle, l’essor démographique et la tendance au regroupement des hommes transforme les villae. Nombre d’églises « in ipsa villa » semblent désormais entourées de maisons, même parmi celles qui connurent par la suite anémie et disparition. Les exemples deviennent plus fréquents de maisons jouxtant l’église. Ainsi à Lestang, vers 1075, des maisons se sont construites derrière l’église Sainte‑Marie (Cart. Aniane, no 271 : 396 ; no 202 : 423) ; à Corbian, en 1147, puis vers 1190, des manses jouxtent l’église Saint Martin (Cart. Agde, no 256 : 239 ; no 272 : 244) ; à Pomérols, en 1160, l’église et le manse du chapelain confrontent un autre manse (Cart. Agde, no 288 : 259) ; à Pinet, en 1118, l’église jouxte une pièce de terre, mais à la fin du siècle, le pouillé du chapitre d’Agde indique cellier et manse à côté de l’église (Cart. Agde, no 279 : 250 ; no 353 : 328).
27En ces temps précoces, le castrum a une allure et une fonction bien différentes. Il est le repaire des milites, puis il perd ce caractère primitif de résidence des petites compagnies guerrières pour abriter aussi une population civile, ministériale ou agricole, toujours plus nombreuse. Plusieurs enceintes s’y construisent successivement autour d’une partie sommitale, nettement aristocratique, cinctus superior, ou castlar, ou simple caput castri.
28Certains de ces castra sont conçus d’emblée comme les héritiers d’une villa matricielle ; ils en gardent la toponymie romane (fig. 1). Dans leur terminium, celui de la villa représente une part essentielle, Leur site n’est jamais très éloigné de ce lieu du terroir qu’on désignait comme « in ipsa villa ». Ces castra sont situés essentiellement dans les zones basses, et s’ils ont choisi une petite éminence comme site, leur perchement est à peine perceptible dans la masse actuelle des maisons.
29En revanche, d’autres castra croissent comme des lieux neufs ; ils ne reprennent le nom d’aucune villa. Leur toponyme en ‑mont ou ‑pui énonce leur caractéristique principale, le perchement (fig. 1). Il rompt avec les formes traditionelles de l’onomastique. Bien que quelques églises perchées aient été le noyau de tels castra, la plupart de ces nouveaux sites castraux sont en rupture topographique avec les églises préexistantes (fig. 2).

FIG. 2 – Castra et églises (XIe‑XIIe s.).
◼ Castrum.
● Eglise paroissiale antérieure à la fondation castrale.
o Église paroissiale contemporaine ou postérieure à la fondation castrale.
NB : la position de ● ou o par rapport au carré indique l’emplacement originel de l’édifice religieux à l’intérieur ou hors de l’enceinte castrale
M. Henry del. / dAf
2.5.3.1 Les nouveaux sites perchés
30Les plus nombreux appartiennent aux zones de garrigues et aux premiers contreforts du Massif central ; on les trouve aussi sur les concrétions villafranchiennes du bassin de l’Orb ou de la moyenne vallée de l’Hérault. Le relief compartimenté se prête mieux au perchement et la mise en valeur, moins intense jusque dans le courant du xie s., a donné moins d’inertie à l’ancienne répartition de l’habitat. Mais il en existe aussi dans les zones basses : Mauguio, et plus à l’ouest, Gruissan, en sont de purs exemples.
31Ces nouveaux sites n’étant pas perçus comme les successeurs d’une villa, l’expression « villa et castrum » ne leur est pas appliquée. Revendiquant leur nouveauté dans leur dénomination, les nouveaux castra ne s’implantent pas pour autant dans un pays vide ; et notamment privé de tout équipement religieux ; des églises antérieures existent à proximité (fig. 2) : à Montpeyroux, Saint‑Martin de l’Adisse, au Pouget, Saint‑Saturnin de Camprignan, Notre‑Dame de Seistairargues près de Montarnaud, etc. Les documents n’ignorent pas cette proximité, ni l’appartenance du site castral à une paroisse : explicitement, la liaison est faite entre le castrum et l’église, prenant en compte la dénivellation comme une caractéristique essentielle des rapports topographiques : les chartes spécifient que l’église est sub ou subtus castrum et parlent du chemin qui descend vers l’église16.
32Cette église, de fondation antérieure au castrum, souvent associée à un cimetière, garde sa fonction paroissiale, au moins jusqu’au xiiie s. en règle générale. Dans la plupart des cas, un habitat demeure auprès de l’église. Ainsi se constitue un couple, dissocié par la dénivellation et par la distance horizontale presque toujours supérieure au kilomètre, entre l’église et le castrum, chacun concrétisant un noyau de peuplement.
33Ces castra ne restent cependant pas vierges de toute implantation religieuse : une chapelle castrale se construit dans l’enceinte ; la plupart du temps, elle s’intègre aux fortifications. Toutes les chapelles castrales romanes encore debout étudiées par les hitoriens de l’art (Lugand et al. 1985 ; Clément 1989 : 375‑384) datent au plus tôt de la seconde moitié du xie s. et sont incorporées aux structures de défense : Notre‑Dame à Pégairolles‑de‑Buèges et Aumelas, Notre‑Dame‑du‑Fort à Montarnaud, Saint‑Etienne à Fouzilhon, Saint‑Jean‑Baptiste à Laroque‑Aynier, Saint‑Martial à Assas. Il faut souligner que ce phénomène est inconnu dans le plat‑pays. Il ne concerne que les castra établis sur un site vierge, où la dénivellation est importante, notamment tout ceux de la bordure méridionale du Massif central. Il s’agit d’un véritable dispositif d’ensemble destiné à la défense alors que les églises paroissiales ou non recensées en plaine, le long et dans les fortifications, ne font que jouxter l’enceinte sans participer pleinement à la stratégie militaire. Il y a là une différence fondamentale entre le littoral et l’arrière‑pays ou les garrigues.
2.5.3.2 Les castra issus d’une villa
34Dans les zones basses, le castrum, héritier du terroir de la villa, hérite également du bâtiment ecclésial (fig. 2). L’habitat reste longtemps dual, autour de l’église « in ipsa villa » d’une part et dans le castrum d’autre part. L’emploi simultané des termes villa et castrum, sous le même toponyme, dans le même document, révèle cette dualité d’autant plus durable que l’intervalle entre les deux sites est franc et leur dynamisme équivalent.
35Loupian est un bon exemple de cette situation fréquente ; en 990, Loupian est appelé villa17. En 1086, l’église Sainte‑Cécile est ad castrum (ADG, H 106 ; Cart. Psalmodi, f° 28r) ; ad castrum, c’est‑à‑dire à environ 500 m en l’occurrence. En 1116, la villa est encore clairement distincte du castrum, mais la bipolarisation castrum villaoecclesia est claire (HGL, t. V, col. 852). Le site de Sainte‑Cécile est aujourd’hui dans les vignes, hors du village. Paulhan présente avec l’église Sainte‑Marie un exemple analogue (Cart. Béziers, no 49 : 52 ; ADHG, H Malte, Pézenas, XV, no 149) à peine moins loin, et aujourd’hui intégrée au village, l’église Saint‑Hilaire et le castrum de Mèze ; un peu plus loin Saint‑Etienne et le castrum de Pignan.
36La différence principale avec le cas précédent tient au fait que, à l’origine, le castrum ne construit pas de chapelle castrale : il n’y a pas dédoublement de la fonction religieuse. Et rien n’empêche l’association topographique église‑cimetière de subsister dans l’ancienne villa, lorsqu’elle existe.
2.5.3.3 La construction de l’église près du castrum
37Il arrive que le jeune castrum ne dispose d’aucun équipement ecclésial proche, notamment dans les cas de castra perchés ; l’église paroissiale s’édifie alors en même temps que le castrum (fig. 2). Elle est rarement intégrée au château proprement dit, à l’intérieur de l’enceinte, mais s’implante le plus souvent légèrement en contrebas comme c’est le cas des églises dédiées à la Vierge à Mourèze et à Cornus (Cart. Béziers, no 46 : 48‑49 ; HGL, t. V, col. 314 [990] ; Cart. Gellone, no 447 : 364 [1031]). À Neffiès qui dispose très tôt d’un barri, c’est‑à‑dire d’un quartier qui se développe hors enceinte, c’est là que s’établit l’église Saint‑Alban (Cart. Béziers, no 46 : 48‑49 ; HGL, t. V, col. 314 [990] ; ADH, 3H1 [1123]). À Castries, l’édification de l’église paroissiale Saint‑Etienne, au début du xiie s., se fait à l’extérieur du périmètre fortifié. À Cournonsec, l’église Saint‑Christophe est « ante castrum de Cornone Sico » (Cart. Guilhems, no 425 : 605 [1148]), soit à 200 m devant le village adossé aux premiers escarpements de la montagne de la Moure. On pourrait multiplier les exemples. En revanche à Fontès, aucun élément ne permet de comprendre pourquoi l’église paroissiale Saint‑Hippolyte18, dont l’érection semble contemporaine ou postérieure à la fondation castrale, est installée de l’autre côté de la Boyne, bien loin du village, car le barri ne paraît pas s’être à aucun moment développé de ce côté.
2.5.3.4 L’église est au cœur du castrum
38Il y a quelques cas exceptionnels d’églises au cœur du castrum. Ils appartiennent normalement à des seigneuries ecclésiastiques mais sont rares. Sans doute le roi Louis VI, confirmant un soi‑disant diplôme de Charles le Chauve, concède‑t‑il à l’évêque d’Agde en 1173 et à celui de Lodève en 1162 : « novas fortias praecipue illas quae fueo rint in ecclesiis vel cimiteriis earumque domibus et pertinentiis ecclesiis vel cimiteriis » (Cart. Agde, no 352 : 325 ; Cart Lodève, no 22 : 25). En fait, bien peu de noyaux fortifiés établis dans le circuitus de l’église et du cimetière se sont développés. Esclatian ne profite pas du dynamisme que connaissent les proches villages de Sauvian et de Vendrès. À Vias, où existait un premier ensemble fort appartenant à l’église et où le castrum bénéficie au xiie s. d’un remarquable élan économique et social, le pôle de développement n’est pas l’église paroissiale.
39Saint‑Pons‑de‑Mauchiens représente une exception. Alors que les autres églises perchées, comme Saint‑Mamet, sont restées isolées et peu à peu ruinées, Saint‑Pons devient le cœur d’un castrum laïc, dépendant pour partie des vicomtes de Béziers, et d’autre part, de la seigneurie d’Aumelas et des seigneurs de Montpellier. Ici l’organisation entière du lieu fort s’articule autour de l’église. En 990, l’église de Saint‑Pons, installée au sommet de son puech fait partie de la villa et paroisse de Maloscanos19 ; puis en 1046, le castrum apparaît pour la première fois dans les actes (HGL, t. V, col. 453). Il porte en déterminant le nom de Maloscanos jusqu’à la fin du xie s. (HGL, t. V, col. 563 [vers 1058] ; BN, Paris, Doat, 166 f° 48r [1060‑1071]) et le perd alors jusqu’à une époque récente. Au même moment, l’église Saint‑Pons a désormais son double autel : Sainte‑Marie est venue s’ajouter à Saint‑Pons dans le vocable de l’église (HGL, t. V, col. 771). Peut‑être cet épisode correspond‑il à l’absorption de l’ancienne église de Maloscanos, distincte initialement de celle de Saint‑Pons. C’est à cette époque que le vicomte, partant en croisade, en fait don à l’abbaye de Gellone. L’église romane actuelle est datée du milieu du xiie s. ; sa construction se serait échelonnée sur une quarantaine d’années (Clément 1989 : 59). À la fin du xiie s. (Cart. Guilhems, no 533 : 711‑712), Guilhem de Montpellier renouvelle l’inféodation du lieu à Pierre de Rochefixe en lui laissant le soin d’y reconstruire une forcia. Il ajoute « sciendum est quod infra istud praedico tum castlar est predicta ecclesia Sancte Marie et Beati Poncii ». L’église est au cœur de la partie la plus haute du castrum et le fait mérite d’être spécifié ; sans doute est‑elle déjà devenue l’église paroissiale.
40Exceptionnel aussi est le cas de Villeneuve‑lès‑Béziers. La villa a brûlé pendant le xie s., sans doute entre 1062 et 1097. De cet incendie, elle tire son nom de Villeneuve‑la‑Crémade jusqu’au xviiie s. Au tout début du xiie s. (Cart. Béziers, no 122 : 170), le village est reconstruit et comporte un castellum percé de portails ; il s’est également doté d’une église paroissiale toute neuve, elle aussi reconstruite (Lugand et al. 1985 : 55 ; Clément 1989 : 82‑84) (Cart. Agde, no 323 : 288 [983] ; Cart. Aniane priv. pap., no 6 : 89 [1106]). La fortification autour de Saint‑Etienne, centre du castellum, s’est faite ici à la faveur de circonstances particulières. L’imitation du modèle urbain tout proche, Béziers, doit aussi être prise en compte. Il ne s’agit pas d’un véritable castrum, centre d’un pouvoir banal, mais d’un des exemples les plus précoces de l’emploi de ce terme au sens de village fortifié.
41Villeneuve offre en raccourci l’image du processus, plus lent d’ordinaire, qui transforme les villae fortifiées en villages enclos au cours du xiie s., au demeurant peu fréquent dans la région. Elle annonce aussi le mouvement de retour de l’église dans le village, retour qui s’amorce dans le courant du xiie s.
42Dans un long xie s., quand se précise la transformation du pays par le castrum, la dissociation entre l’église et le castrum atteint son apogée. Dans certaines villae, le processus de concentration des maisons dans le circuitus de l’église, fortifié peut‑être, a peu nourri le mouvement de l’incastellamento. L’encadrement paroissial, qui manifeste un grand conservatisme, et l’encadrement castral constituent deux aspects de l’encellulement, mais deux aspects en dysharmonie dans cette région. La fin du xie s. et le début du xiie s. assurent dans le processus de regroupement des hommes et des activités économiques le triomphe de la structure politique, le castrum, sur l’encadrement religieux.
2.5.4 Le retour de l’église dans le castrum
43Dans de nombreux villages, la croissance du xiie s. voit revenir l’église dans le castrum. Sans doute le développement démographique et la diminution du nombre des sites d’habitat groupé impliquent‑ils l’agrandissement des églises ; les campagnes de reconstruction s’accompagnent généralement d’un transfert de l’église paroissiale dans le castrum. Il s’effectue souvent dans les nouveaux quartiers, au barri, plus souvent encore dans le cinctus inferior qui s’élève alors. Ce retour s’opère suivant plusieurs schémas.
2.5.4.1 La construction d’une nouvelle église sous un nouveau vocable
44Le cas de Loupian est encore une fois exemplaire. Une nouvelle église est construite vers le milieu du siècle, dédiée à saint Hippolyte, intra muros, mais en limite de l’enceinte extérieure (Lugand et al. 1985 : 33‑34 ; Clément 1989 : 82‑84). En 1181, Sainte‑Cécile est encore l’église paroissiale où elle demeure, sur son ancien site, à environ un demi‑kilomètre, entourée du cimetière (ADH ; Cart. Valmagne, reg. A, f° 101r). Le transfert de la paroisse à l’église du centre se fait donc postérieurement à cette date, probablement au xiiie s. Nébian offre une variante de ce modèle : ici la nouvelle église Saint‑Julien accompagnée de son cimetière est, à la fin du xiie s.20, hors les murs, au barri ; elle s’y trouve encore aujourd’hui.
2.5.4.2 La chapelle castrale prend le relais de l’ancienne paroisse
45Lorsque la réussite du castrum le transforme en un gros bourg fortifié, la chapelle castrale est érigée en paroisse et l’ancienne paroisse, peu à peu désertée par les maisons, se transforme en église rurale. Tel est le cas de Puissalicon, où le clocher roman de la tour Saint‑Etienne, à 1 km en contrebas, rappelle l’ancienne localisation paroissiale, transférée à la chapelle castrale. Il en va de même à Puéchabon, Pégairolles‑de‑Buège, Laroque‑Aynier... Ce dernier transfert est d’ordinaire postérieur au milieu du xiie s. comme à Laroque‑Aynier où il est bien connu grâce à un document de 1155 qui a fait l’objet d’un analyse détaillée d’André Dupont (Dupont 1952) (Cart. Maguelonne, no 93 : 182). Que devient alors l’ancienne église paroissiale et son cimetière ? En général, comme à Mauguio, elle est abandonnée au milieu des cultures ; abandonnée par les maisons, car la générosité des fidèles ne les oublie pas in articulo mortis, y compris les œuvres dont la fonction est d’entretenir les bâtiments.
2.5.4.3 Le castrum englobe peu à peu l’église paroissiale de la villa
46Dans d’autres cas, le castrum grossit jusqu’à englober l’église. Soit que s’étende en sa direction un quartier non enclos, comme à Lézignan‑la‑Cèbe, où en 1192 une charte signale que l’un des estars de la villa où s’est édifiée l’église confronte le castrum de midi (ADHG, H Malte, Pézenas XII, no 134) ; l’enceinte du cinctus inferior n’est donc pas encore construite et l’église Notre‑Dame est hors les murs. Soit que, comme à Villeneuve‑lès‑Maguelonne, à Poussan ou à Sauvian, l’église paroissiale soit rapidement englobée par l’enceinte inférieure, celle du village.
2.5.4.4 Les castra ecclésiastiques
47Il faut enfin faire un sort particulier aux rares castra qui tombent entre les mains de l’Église, comme Nézignan‑l’Evêque ou Montblanc. Bien que nous n’ayons pas de documents écrits les concernant, l’emplacement actuel de l’église montre que l’autorité ecclésiastique l’a parfois installée au cœur du castrum. Ce n’est pas le cas à Nézignan où l’église est classiquement dans le cinctus inferior. Mais à Montblanc, la vaste église, chœur roman, mais nef et fortification gothiques, trône au milieu du village, comme le symbole de la seigneurie épiscopale.
48Au xiiie s., l’église a tendance à s’installer dans le castrum devenu un gros village fortifié, soit par la construction (ex nihilo ou par transformation de la chapelle castrale), soit par extension du castrum en sa direction, Sans doute l’accroissement du village est‑il sollicité vers elle, mais le plan radio‑concentrique demeure et on ne voit guère de village ressemblant à une comète dont la queue s’élancerait du castrum vers l’église paroissiale, à la différence de nombreux castelnaux aquitains (Cursente 1980 : 162‑164). Le tropisme de l’habitat en direction de l’église reste modéré.
49Cette insertion de plus en plus nette du bâtiment ecclésial dans le tissu bâti risque de remettre en cause l’association topographique du cimetière et de l’église. Il n’y a pas de place pour une nécropole autour d’une chapelle castrale. Pas de nécropole non plus près de l’église dans les rares cas où elle est au centre du castrum, comme à Saint‑Pons‑de‑Mauchiens, ou dans les castra qui sont devenus des seigneuries ecclésiastiques ; on continue d’ensevelir autour de l’ancienne église paroissiale. La situation est moins claire pour les anciennes églises paroissiales, peu à peu englobées dans le tissu bâti, très serré, du castrum, lorsque l’église siège au barri ou au cinctus inferior.
50Les renseignements écrits concernant la nécropole ne sont pas légion. Ils sont quelquefois explicites, comme à Montagnac ; trois mentions échelonnées à la fin du xiie s. et au début du xiiie s. indiquent que des actes ont été passés dans le cimetière devant les portes de l’église Sainte‑Marie (Cart. Agde, no 87 : 91 ; ADHT, Cart. Valmagne, Garrigues : 96, f° 77v ; Cart. Valmagne, Font‑Mars : no 10). Ou bien encore à Marseillan où en 1192 deux manses situés « infra castrum » confrontent le jardin de Saint‑Jean (l’église), le fossé (vallatum) et le cimetière (BN, ms. lat. 9999 ; Cart. Agde, no 65, f° 67). A Clarensac, en 1190, un estar et sa cour, construits sur le puech de l’église Saint‑André, jouxtent le cimetière, d’autres estars et un jardin (ADG, G234). Enfin, à Villeneuve‑lès‑Maguelone, le cimetière des laïcs est ceint de murs et de portails (Cart. Maguelone, no 29 : 46 [1129‑1160]).
51Pour juger de la situation, il faut le plus souvent s’appuyer sur des indices indirects. Les élections de sépulture indiquent le choix du cimetière d’une église sous la forme suivante : « in cimiterio Sancti Joannis de Marselliano » par exemple. De même lorsque le cimetière est habité. En effet, la construction de maisons, fours, celliers... à l’intérieur de la nécropole est de plus en plus attestée à partir du début xiie s.21. Elle témoigne certainement d’une densification du bâti au sein du village car la plupart du temps ces nécropoles sont associées à l’église du lieu, comme à Saint‑André de Codols, Cazilhac ou Saint‑Martin de Londres22. Mais elle pérennise surtout une structure archaïque précastrale qualifée de castrum, c’est‑à‑dire de village enclos à partir de la seconde moitié du xiie s. Dans ces deux cas, on peut supposer que le cimetière est demeuré près de l’église.
52Au total, ces mentions sont peu nombreuses. En revanche, très fréquentes sont celles, laconiques, selon lesquelles, un acte a été passé, non pas in cimiterio ante fores ecclesie, mais seulement ante fores ecclesie ou ante ostium ecclesie. Peut‑on en conclure qu’il y a devant l’église, non pas un cimetière, mais un espace vague, une sorte de place non aménagée. Alors la majorité des castra du bas Languedoc aurait connu la dissociation médiévale entre l’église et la nécropole. Ainsi à Montfrin, où plusieurs actes stipulent que le cimetière est à Saint‑Martin de Trévils, même si une nouvelle église est édifiée au castrum (ADBR, 56H5253 [1161], [1178] ; ADG, H 659 [1178]). Malheureusement, on cherche vainement dans les confronts des terres vendues, cédées ou données, la trace d’un cimetière les jouxtant pour le localiser dans le terroir castral. Peut‑être est‑ce chercher une aiguille dans une botte de foin ? Cette dissociation église‑nécropole n’est en tout cas pas absolue. Encore aujourd’hui demeurent dans la région quelques églises paroissiales, aux limites du village, avec leur cimetière.
2.5.5 Conclusion
53La rupture du couple cimetière‑église paroissiale est consommée dès l’origine de la fondation castrale. Les seules exceptions notables recensées concernent soit les seigneuries ecclésiastiques, soit les castra perchés en un site neuf, où l’église paroissiale, édifiée conjointement avec le castrum, se trouve en contrebas du castellum, mais ces exemples sont relativement rares. C’est bien la résistance indéniable du maillage paroissial et cémetérial à la trame castrale, jusque dans la seconde moitié du xiie s. et début du xiiie s. qui caractérise le mieux les rapports entre deux structures de peuplement.
54Contrairement à la France du Nord, l’attache religieuse, cimetière ou église paroissiale, n’a pas fixé l’habitat castral baslanguedocien. Au contraire, le castrum avant tout laïc et d’abord aristocratique a fait fi de toute structuration religieuse. Il y a là une différence majeure avec le modèle italien où, très vite, l’ecclesia castri devient la nouvelle circonscription religieuse reléguant la plebs antiqua au rang d’oratoire rural (Toubert 1973 : 859‑868). En Languedoc, la dissociation habitat‑circonscription religieuse est particulièrement forte même et surtout pour les castra qui font suite à une villa. L’église paroissiale est le dernier point de résistance d’une villa à l’incastellamento. Sa disparition consacre presque toujours la mort d’une villa, mais beaucoup demeurent debout, les églises rurales bénéficiant des générosités des laïcs qui possèdent des biens à proximité.
55De telles constatations supposent un réseau paroissial précastral déjà bien implanté qui s’articule notamment autour des villae fortes, premières amorces du regroupement des hommes. En Vaunage comme en Lauragais (Passelac 1984 ; Baudreu 1986, 1987 ; Cazes 1987 ; Parodi et al. 1987), l’archéologie confirme la pertinence d’une telle analyse. Cependant, les signes d’une mutation de ce réseau apparaissent dès la fin du xie s. mais surtout durant le xiie s. : c’est la construction d’une nouvelle église paroissiale généralement hors les murs, au barri ou plus rarement dans la zone définie par le cinctus inferior, mais jamais dans le cinctus superior, noyau fort par excellence du castrum. Ce mouvement est relativement limité et se traduit surtout dans les castra de la plaine, là où la transformation du castrum en un village fortifié a réussi. Les castra de relief voient l’édification d’une chapelle castrale qui devient peu à peu l’église paroissiale du village.
56Cette réintégration secondaire de l’église dans le castrum est cependant comme un second rejet, puisque même intra muros, elle n’obtient jamais qu’une position marginale. Cependant, si le cinctus superior ou le caput castri qui représentent symboliquement l’aristocratie (elle l’a souvent déserté pour des demeures plus confortables au sein du village) lui demeure fermé, l’installation de l’église dans le cinctus inferior ou au barri n’est pas dépourvue de sens. Elle fait de l’église la chose de la communauté et participe à la maturation du sens collectif des villageois. Non que les seigneurs se soient désintéressés du sort de l’église paroissiale et même des autres églises du terroir, leurs testaments le montrent, mais l’emplacement nouveau de l’église, au milieu des vivants, préfigure l’étape suivante où, au milieu du xiiie s., l’administration communale naissante prend en main le bâtiment ecclésial, en assume la charge et préside à sa destinée.
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Notes de bas de page
1 Cart. Agde, no 289 : 260 (989 vers) « garriga quae est foras terminium de Pineto. »
2 On remarquera également que l’appartenance de l’église à la villa n’est pas exprimée sous la forme laconique et directe « Santus Petrus de Abeliano » par exemple où le vocable est lié étroitement au nom de la villa. Dans les documents du xe s., l’église est au mieux « in villa X » ou plus souvent « ecclesia Santa Columba quae est fundata in villa de. »
3 Par exemple Saint‑Pierre a Pullo ne comporte jamais la mention expresse de cimeteria (Livre Noir, f° 55 v ; Cart. Béziers, no 27 : 21‑22) etc.
4 Livre Noir, f° 159 v ; Cart. Béziers, no 20 : 15 et HGL, V, col. 176 ; Cart. Aniane, no 275 : 401 (972‑978).
5 Livre Noir, f° 234 v ; Cart. Béziers, no 31 : 27. On en trouverait de nombreux autres exemples.
6 Cart. Agde, no 320 : 285 : « dono tibi [...] medietatem de ipsis ecclesiis et de ipsa turre et de ipso cincto. »
7 Cart. Agde, no 315 : 281 : « in ipsa villa [...] mansiones duas quae sunt infra cincto de turre Sancti Stephani. »
8 Livre Noir, f° 34 v ; Cart. Béziers, no 31 : 26 : « in villa Sclaciano et in suo terminio sua de ipsa ipsam suam medietatem de ecclesia Sancti Baudilii qui est fundata in villa Sclaciano cum ipsa medietate sua de ipsa turre et cum ipso pogio et cum ipsa cella et cum ipso cimiterio et cum ipsas terras et vineas et cum ipsos medios decimos. »
9 Parmi plusieurs documents du Cart. Gellone, no 279 : 231 (964) : « villam que vocant Caucos cum ipsa ecclesia Sancti Martini vel cum ipsa turre et cum omnibus pertinentiis suis [...] vinels, campis.[....] » et no 281, 233 (967) : « ecclesiam Sancti Martini [...] et villam que vocant Chaucos cum ipsa turre vel cum piscatorias et salinis [...]. »
10 Cart. Lodève, no 11, 15 ; Gall. christ., t. VI, col. 268 et BN, lat. 12761, f° 508, (988) : « in villa quam dicunt Foderias ecclesiam quae est fundata in honorem s. Mariae cum ipsa turri et cum ipsis fortalitiis quae modo sunt et in antea etiam erunt et in villa quam vocant Superbis (Supertis) ecclesiam quae est fundata in honorem s. Gerardi (Geraldi) cum ipsa turre et cum ipso cincto et cum ipsis fortalitiis quae modo sunt et in antea etiam erunt. » Nous suivons l’identification de Superbis avec Soubès, suivant la proposition de F. Journot (Journot 1990).
11 Aumes, Cart. Agde, no 327 : 291 : « in villa Aimas. Ibidem donamus vobis medietatem de ipsa turre et medietatem de ipso cincto et medietatem de ipsas forticias quae ibidem sunt et in antea erunt factae » ; Lignan, Livre Noir, f° 154 ; Cart. Béziers, no 39 : 38 : « donamus. [...] villa vocabulo Lignano cum suis terminiis, cum ipsa turre vel cinctos vel cum ipsos vallos et cum casis [...]. »
12 Cart. Lodève, no 11 : 15‑16 ; Gall. christ., t. VI, col. 268 et BN, Paris ms. lat. 12761, f° 508 (988).
13 Il arrive toutefois que « in ipsa villa » le document ne cite que des parcelles cultivées comme les deux champs donnés en 1010 à Pinet : « in ipso terminio in ipsa villa » et dont tous les confronts sont des terres, révélant soit que le sens de l’expression « in ipsa villa » est ambigu, soit que le noyau de l’habitat groupé est encore peu dense et constitue un assemblage de maisons et de parcelles cultivées (Cart. Agde, no 334 : 296).
14 Livre Noir, f° 171 v ; Cart. Béziers, no 66 : 79‑80 : « in ipsa ecclesia Sancti Andree que est fundata in villa Bitignano cum decimis et pertinentiis et offerendis et et vigilliis et cimiteriis et ipsum preveurilum totum et ab integrum et ipsam ecclesiam totam intus et de foris cum omni atrio que in circuitu ecclesie est et ad ipsam ecclesiam pertinentem, cum omnes mansiones que in circuitu ecclesie sunt et in antea ibi erunt facte et cum omni honore ecclesiastico et vineis et terris. »
15 Livre Noir, f° 103 ; Cart. Béziers, no 26 : 21 : « duas partes de ipsa tota ecclesia Cumexanos et cum duas partes de ipso fonte et cum ipsos regos et de ipsos campos totos que pertinent a Sancto Genesio. »
16 Cart. Aniane, no 226 : 356 (1094‑1108) ; Cart. Gellone, no 168 : 151 (1077‑1099) ; no 165 :149 (1097) et no 267 : 221 (1106) ; ADHG, H Malte, Pézenas XVI, no 161 (1187) et ib., XVII no 171 (1153).
17 HGL, V, col. 316 ; Cart. Béziers, n° 49 : 53 : « in villa Lupiano » mais « castrum quod vocant Mercariolo » etc. dans le même document.
18 Cart. Gellone, nº 263 : 219 (1080) : « in parrochia Sancti Hipoliti de castro quod dicitur Fontes » ; BN, Paris, Doat, vol. 166, f° 48r (1060‑1071).
19 HGL V, col. 316 ; Cart. Béziers, no 49 : 54 (990) : « ecclesia que vocant Sancti Pontii cum ipso poio, et ipsa villa que vocant Maloscanos cum ipsa ecclesia et alium alodem quantum ibidem habeo. »
20 Cart. Gellone, no 561 : 485 (1207) ; ADHG, H Malte, Pézenas IV, no 35 (1175) ; Pézenas XII, no 136 (1205) et H Malte 105 B, f° 55, no 27 ; ADBR, 56H4343, no 4 (1215) ; ADH, Cart. Valmagne, reg. B Vairac, no 26, f° 141 v.
21 Cart. Guilhems, no 225 : 381 (xiie s.) : « cellarium cum domo cimiterii et quicquid habeo in cimiterio « ; ADG, G370 (xiie s.) : « domi cimitarii » ; Cart. Maguelone, no 75 :155 (1147) : « quicquid [...) in usaticis domorum (et) cimiterii ecclesie Sancti Severi de Garricis « ; Cart. Saint Victor de Marseille, no 1107 : 582 (1164) : « stare cum curia [...] in cimiterio Sancti Michaelis de Brugueriis. »
22 Cart. Nîmes, no 208 : 330 (1108‑ 1137) : « duas mansiones cum ipsa corteta. Et sunt in cimiterio Sancti Andree de Codols [...] et pro mansione que se tenet ad ecclesiam Sancti Andree » ; Cart. Maguelone, n° 52 : 104 (1109 1129) : « omnes qui ecclesie beati Leoncii de Cassiliaco censum seu usaticum. [...] debent scilicet Aldebertus de Cassiliaco pro suo stare et alio honore quem habet infra cimiterium [...] » ; Cart. Gellone, n° 546 : 469 (1162) : « homines habitantes in cimiterio Sancti Martini cocant in illo furno ad fornaticam. »
Auteurs
Professeur à l’université de Tours.
Etudiante en thèse, université de Paris IV.
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